"des villes refuge "pour migrants

 

Des villes refuges pour migrants


LE MONDE | 20.06.2016 à 11h26 | Par Maryline Baumard (/journaliste/maryline-baumard/)
 

Les villes peuvent-elles infléchir les politiques étatiques d’accueil des migrants ? De Paris à
Barcelone, en passant par Valence ou Lampedusa, des maires font entendre une voix dissonante
par rapport aux gouvernements. Au nom de l’humanité, de la dignité, une poignée d’entre eux
esquissent à l’échelle de leur ville des politiques d’accueil que les dirigeants refusent à l’échelon
national. « On revient à une idée très ancienne de l’hospitalité, qui resurgit au moment où l’on ne
l’attend plus de l’Etat », observe l’ethnologue et anthropologue Michel Agier. Car cette crise
migratoire, qui se résume à des chiffres pour les ministres, s’incarne dans des visages pour les élus
locaux.
En France, deux villes osent déjà la différence : Grande-Synthe (Nord), la pionnière, Paris, la
symbolique. Dans la banlieue de Dunkerque, le maire écologiste Damien Carême a construit un
camp de transit aux normes internationales, financé par Médecins sans frontières. C’est aujourd’hui
au tour de Paris de construire son camp humanitaire. La maire socialiste de la capitale, Anne
Hidalgo, a annoncé, le 31 mai, l’ouverture d’un lieu où seraient installés cabanons, sanitaires et pôle
d’information pour éviter les campements de fortune qui se reforment sans cesse depuis un an. A
Grenoble, la ville et la métropole soutiennent des actions d’accueil menées par un collectif
d’associations. Comme beaucoup d’autres.
Initiative d’intégration
Cette démarche d’accueil existe déjà à Sao Paulo, au Brésil. A peine élu en 2012, Fernando
Haddad, le maire, a lancé une initiative d’intégration pour tous ceux qui affluent vers sa mégapole.
Deux ans plus tard, les nouveaux venus peuvent dormir jusqu’à quatre mois dans un centre
d’accueil, y trouvent assistance et enseignement du portugais. A l’été 2015, Rogerio Sottili,
secrétaire adjoint aux droits de l’homme de la ville, était venu à Paris expliquer la pleine réussite du
dispositif, lors d’une rencontre de l’Organisation pour une citoyenneté universelle.
En Italie, Giusi Nicolini, la charismatique maire de Lampedusa, ne loupe aucune occasion
d’interpeller Rome et Bruxelles entre deux sauvetages de barques au large de son île. A peine élue,
elle avait fait refaire son centre de réception, pour offrir « un accueil digne ». D’autres lui emboîtent
le pas dans ce pays d’arrivées massives. Depuis l’été 2015, Milan a transformé une partie de son
Mémorial de la Shoah, situé sous la gare centrale, en zone d’accueil avec lits de camp et douches.
A Valence, en Espagne, ce sont des logements publics et des installations municipales qui ont été
mis à disposition… Et la liste des villes d’accueil pourrait s’allonger encore, preuve d’un véritable
élan des populations.
« Dans la période de crise actuelle, un écart est apparu entre les
gouvernements et les habitants, insiste Michel Agier. Le gouvernement
Des migrants sur une embarcation provenant de Mytilène, la principale ville de Lesbos, une île grecque de la mer Egée.
MUNICIPALITÉS QUI, AUJOURD’HUI,PEUVENT LE MIEUX RELANCER L’IDÉE D’HOSPITALITÉ »,
MICHEL AGIER,ETHNOLOGUE ET ANTHOPOLOGUE
prétend se montrer protecteur et désigne les migrants comme des menaces
pour la sécurité et l’identité du pays. Les habitants, eux, veulent voir dans
ces arrivées une occasion de se montrer concernés par l’état du monde,
agissant plutôt qu’indifférents, solidaires avec des peuples et des
personnes en danger (…). Ce sont bien les municipalités, les villes, qui,
aujourd’hui, peuvent le mieux réaliser cette médiation indispensable entre
habitants et migrants, et ainsi relancer l’idée d’hospitalité. »
« Vieilles oeillères étatistes »
Les 3 et 4 mai, ces villes refuges se sont réunies à Barcelone à l’appel de la
maire, Ada Colau. En septembre 2015, l’ex-« indignée » avait lancé un
appel. « Bien qu’il s’agisse d’une compétence des Etats et de l’Europe,
avait-elle martelé, depuis Barcelone, nous ferons tout ce que nous pourrons pour participer à un
réseau de villes refuges. » Le Parti populaire espagnol l’a qualifiée d’« irresponsable », mais
qu’importe, le réseau va son chemin, construit sur le modèle des villes refuges pour écrivains
poursuivis par des fatwas, lancé en 1995. « Nous attendons des villes refuges ce que nous
renonçons à demander à l’Etat », avait alors déclaré le philosophe Jacques Derrida. Une phrase
toujours d’actualité.
Passionné depuis vingt-cinq ans par l’observation des villes, Ola Söderström, géographe à
l’université de Neuchâtel, a perçu, dès septembre 2015, la potentielle puissance du mouvement
lancé par Ada Colau. La maire « montre qu’il faut considérer les lieux du pouvoir politique,
aujourd’hui, comme plus nombreux et plus diversifiés que nous les voyons à travers nos vieilles
oeillères étatistes », commentait-il alors sur son blog. Professeur émérite de géographie à Paris-
Ouest-Nanterre, Guy Burgel croit aussi au pouvoir des villes. « L’abbé Pierre n’a pas, à lui seul, fait
changer la politique par son appel de 1954, mais ce cri a indéniablement pesé sur les politiques qui
ont suivi, observe-t-il. Les villes ne feront pas, à elles seules, plier les gouvernements, mais elles y
concourent », insiste le spécialiste. C’est aussi ce que pense Pierre Henry, le directeur de France
Terre d’asile, qui voit dans la proposition d’Anne Hidalgo un moyen pour faire « bouger les lignes
des politiques migratoires en Europe ».
Le souci écologiste des villes a été moteur pour les Etats, comme l’a montré l’économiste et
urbaniste Jean Haëntjens dans son livre Le Pouvoir des villes (Ed. de L’Aube, 2008). Aujourd’hui, on
peut se demander si la gestion des migrants ne va pas renforcer leur pouvoir en obligeant l’Etat à
humaniser son approche. C’est ce qui se passe à Grande-Synthe, où l’Etat a été contraint de
reprendre l’initiative municipale et de gérer un camp dont il ne voulait pas. La pression de l’opinion a
joué. Comme le rappelle M. Haëntjens, « dans un contexte de défiance générale vis-à-vis des
institutions », les maires des grandes villes « font partie des rares responsables qui ont gardé
l’estime de leurs concitoyens… »