Désarmer la violence

Désarmer la violence (Aix-en-Provence, 3 octobre 2016)  CONFERENCE "LES CHRETIENS ET LA VIOLENCE" 

Mon propos aujourd’hui est  de chercher dans les Ecritures quelques pistes qui nous permettraient, en commençant au niveau de chacune et chacun d’entre nous, de désarmer la violence qui se déchaine dans le monde.

Par sa mort il a vaincu la mort

Jésus, au chapitre 6 de l’Evangile de Jean, reproche violemment à ceux qui l’attaquent, d’avoir pour père le diable. C’est évidement de sa part une provocation insupportable pour des Juifs pieux et respectueux de l’enseignement des Ecritures. Il ajoute, sachant que les autorités religieuses ont décidé de le faire mourir : « vous avez la volonté d’accomplir les désirs de votre père, il a été homicide dès le commencement, et il ne demeure pas dans la vérité, parce qu’il n’y a pas de vérité en lui. » Ces paroles de Jésus révèlent   que la violence est au cœur même du monde, quand on comprend ‘monde’ dans l’un des sens des Evangiles, à savoir l’ensemble des puissances qui refusent de recevoir la vérité, c’est-à-dire Dieu et celui qu’il a envoyé.  Les Evangiles dénoncent la collaboration de des puissances qui se sont liguées contre Jésus : les puissances religieuses, l’establishment politique, la foule. Paradoxalement, la mise à mort du Christ, la crucifixion de la victime innocente, va marquer la victoire de la vérité sur la violence. Dieu assume volontairement le rôle de victime, comme cela apparaît lors du procès de Jésus, qui refuse de se défendre avec des arguments juridiques. Paul, dans l’épître aux Colossiens entre autres, (Col 2, 14-15) formule très explicitement ce qui s’est accompli par la Croix : «  (le Christ) a effacé l’acte qui était contre nous, dont les clauses nous étaient contraires (l’acte d’accusation), et l’a supprimé en le clouant sur la croix ; il a dépouillé les principautés et les puissances, et les a données au spectacle du monde, triomphant d’elles par la croix. » On ne saurait être plus clair : par son sacrifice volontaire, le Christ a mis en échec la violence qui s’était déchainée contre lui, et il l’a donnée en spectacle au monde. C’est évidemment l’inverse de ce qui semblait s’être produit aux yeux du monde le vendredi saint, quand les disciples de Jésus ont eux-mêmes pris la fuite devant les puissances liguées contre leur maître. Ce prologue était pour nous rappeler, quand nous abordons en chrétiens le thème de la violence dans le monde, que la Bonne Nouvelle de la venue de Dieu parmi les hommes, l’incarnation, a manifesté au monde que la vérité était plus forte que la violence, et que le Christ a vaincu la mort par sa mort. C’est ce qui est au fondement même de la foi du chrétien. 

Mon prochain, mon frère

Je ne peux évidemment ce soir qu’aborder brièvement quelques thèmes pour nourrir notre réflexion et notre discussion sur la façon de réagir à la violence. Je commencerai par la notion de frère, de prochain, d’humanité, ou de ‘descendance d’Abraham’. Je m’appuierai sur une réflexion d’Emmanuel Lévinas dans « Du Sacré au Saint » (1977). Lévinas ne veut pas réduire la notion d’Israël à sa dimension simplement ethnique ou religieuse. Pour lui, Israël, « c’est un peuple ayant reçu la Loi et, par conséquent, une humanité arrivée à la plénitude de ses responsabilités et de sa conscience de soi. Les descendants d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, c’est l’humanité qui n’est plus enfantine.» (18-19-) Cette magnifique définition fonde le début d’une nouvelle humanité avec le départ d’Abraham de chez lui. Il va devenir le père d’une humanité, comme l’exprime Lévinas, qui n’est plus enfantine, qui est consciente de ses devoirs. » Mais cette appartenance doit aussi être assumée. Il ajoute : « La descendance d’Abraham –hommes à qui l’ancêtre légua une tradition difficile de devoirs à l’égard d’autrui, qu’on n’a jamais fini d’accomplir… Ainsi définie, la descendance d’Abraham est de toute nation. Tout homme véritablement homme, est de la descendance d’Abraham. » Ainsi est fondée la solidarité ontologique, intrinsèque entre les hommes, dans la mesure où ils accèdent à cette humanité arrivée à la plénitude de sa conscience. On notera qu’elle se définit d’abord en termes de devoir envers le prochain : «L’étendue des obligations à l’égard des hommes pleinement hommes n’a pas de limites. » Il est question d’autrui, ce qui peut être considéré comme équivalent du prochain, mais il y a aussi cette précision, il s’agit d’hommes entièrement hommes. Il y a là évidemment matière à une réflexion approfondie. Qui va être autrui pour moi ? Qui vais-je considérer comme entièrement homme ?

Je vais revenir sur ce point avec la « parabole du Bon Samaritain » du chapitre 10 de Luc. Vous connaissez l’argument, Jésus raconte cette parabole en réponse au docteur de la Loi qui lui avait demandé, pour le mettre dans l’embarras : « Et qui est mon prochain ? ». Après avoir  raconté la parabole, c’est maintenant Jésus qui pose la question au docteur de la Loi : « Lequel des trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé au milieu des voleurs ? » et l’homme lui répond : « C’est celui qui a exercé la miséricorde envers lui. » C’est donc l’étranger, et surtout celui qui pour les Juifs pieux du temps de Jésus était un misérable mécréant, qui est présenté comme ayant bien compris qui est son prochain, à savoir tout homme, et particulièrement, celui qui est dans l’épreuve. Mon frère, mon prochain, c’est donc tout membre de la communauté des hommes, de l’humanité comme la définissait Lévinas.  La réponse des Evangiles me semble sans équivoque : « c’est celui qui exerce la miséricorde ». Nous serons pleinement ‘hommes’ si nous sommes capables d’exercer la miséricorde en vers tous les hommes.  Mon prochain, c’est tout homme, proche ou lointain, qui partage ou non ma foi. Un grand spirituel orthodoxe du siècle dernier, Saint Silouane de l’Athos,  inclut sans discussion toute l’humanité dans ‘notre frère’ ; pour Silouane, chaque personne humaine contient en elle la plénitude de l’existence humaine. Il y a une communauté ontologique de l’existence humaine. Par l’amour du Christ, tout homme est assumé comme partie intégrante de notre propre existence éternelle : « notre frère est notre propre vie ».Chacune et chacun se retrouvent frères et sœurs dans l’unité avec l’humanité. Par le Christ, tout homme est notre frère, et je n’ai envers lui que des devoirs et non des droits sur lui.

Tu ne convoiteras rien de ce qui est à ton prochain

Faisons maintenant un bon en arrière, très grand, pour revenir au Décalogue. Qui se soucie de nos jours du Décalogue, si ce n’est pour en faire le sujet d’une série de films comme Kieslowski ? Et pourtant ! Après avoir règlementé la relation entre les hommes et Dieu, le Décalogue en vient aux relations entre les hommes. La seconde moitié du décalogue est consacrée aux violences entre les hommes. Il commence par parer au plus pressé avec les commandements 6, 7 et 8 et 9, aussi simples que brefs, qui condamnent le meurtre, l’adultère, le vol, le faux témoignage . Il s’agit donc en premier lieu d’interdire les actions les plus violentes pour écarter la violence dans les communautés humaines, et d’abord  dans celle qui se reconnaît comme le peuple du Dieu unique. Mais juste après, le législateur, toujours sous la forme négative de l’interdiction, remonte de l’acte au désir même : « Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain. Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni son bœuf, ni rien de ce qui est à lui. » Pour le philosophe R. Girard ( « Je vois Satan tomber comme l’éclair »), « le législateur qui interdit le désir des biens du prochain s’efforce de résoudre le problème numéro un de toute communauté humaine : la violence interne… Pour empêcher les hommes de se battre, le législateur cherche d’abord à leur interdire tous les objets qu’ils ne cessent de se disputer, et il commence par en dresser la liste, … mais il ne peut les énumérer tous, ils sont trop nombreux, et il se tourne vers celui qui est toujours présent, le prochain, le voisin, l’être dont il est clair qu’on désire tout ce qui est à lui. » C’est le désir des biens de l’autre qui est à la source de la violence au niveau individuel. Mais cela ne servirait à rien de réfléchir à la violence entre les nations si l’on ne commençait pas par le niveau le plus bas. Le décalogue commence donc par le comportement envers le prochain. Et comme mon prochain, c’est tout homme, comme je viens de le préciser, c’est en respectant la personne de mon prochain, et tout ce qui entoure sa personne, au plus profond de mon cœur, que je contribuerai à désarmer la violence, à commencer par ma propre violence. C’est à moi de commencer. Il n’est pas d’abord question de mes droits, mais de mes devoirs envers l’autre.

Matthieu, dans le « Sermon sur la montagne », poursuit dans cette même direction, passant de l’acte à l’intention : « Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens : Tu ne tueras point ; celui qui aura tué sera condamné. Mais moi je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère, mérite la condamnation. » Vous connaissez la suite des « vous avez entendu, mais moi je … » Cependant, comme je viens de l’indiquer, la première version des commandements, allait déjà jusqu’aux pensées dans le cœur de l’homme et n’était pas seulement l’interdiction d’actes violents. C’était le fondement même de ces actes, le désir, la convoitise, que ce soit entre les individus, les groupes ou les peuples, qui étaient proscrits.

Aimez vos ennemis

Les Evangiles vont plus loin, comme nous l’avons vu avec la parabole du Bon Samaritain. Je vous propose maintenant ce passage de l’Evangile de Luc, au chapitre 6: « Mais je vous dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent ; bénissez ceux qui vous maudissent ; priez pour ceux qui vous maltraitent. Si quelqu’un te frappe sur une joue, présente-lui l’autre, si quelqu’un t’enlève ton manteau, laisse-lui prendre aussi ta tunique… »  L’appel à aimer ses ennemis constitue une originalité absolue du message de Jésus, on le retrouve,  exprimé sous cette forme, dans les Evangiles de Matthieu et de Luc. Cet appel prend chez Luc deux formes, d’abord quatre impératifs, tous plus exigeants l’un que l’autre, mais l’accumulation et l’insistance témoignent de l’importance de cet appel aux yeux de Jésus. Puis viennent trois incitations à une forme de non-résistance, ou de non-violence. Les quatre impératifs s’adressent aux disciples qui seront en butte à la violence du monde. Jésus leur annoncera aussi que le monde les haïra comme il l’a lui-même haï. Ces impératifs sont tous de douceur et spécifient en quoi l’amour peut consister : faire du bien, bénir, prier pour. Dans tous ces cas, Jésus appelle à ne pas appliquer le principe de réciprocité. Il faut répondre par l’inverse, par une attitude bienveillante à l’hostilité d’autrui, comme bénir quand on est maudit. Les trois exemples de non-résistance ne font que surenchérir : présenter l’autre joue peut paraître réagir exagérément à la prétention d’autrui, à la violence qu’il exerce sur moi. Mais cela doit être vu comme le renvoi à l’autre dans un miroir de sa propre violence. Pour Jésus, le moyen de stopper la spirale de la violence est de ne pas y répondre. Cette attitude recommandée par Jésus provoque la surprise, et peut-être même le refus. Mais elle doit être vue comme une dénonciation, à la manière des prophètes.

Ce n’est qu’à la fin de ce discours que Jésus livre la justification profonde de son appel au désarmement de la violence par le refus ostensible d’y participer et par l’affirmation inverse de ma bienveillance : « vous serez les fils du Très-Haut, car il est bon. » La fin, le but de l’existence humaine, dans l’esprit chrétien, et aussi de l’Ancien Testament, c’est de parvenir à la ressemblance avec celui dont nous portons l’image en nous. Nous sommes invités à élever les rapports humains, à ne pas nous contenter d’un donnant-donnant, mais à donner sans attente de retour, à répondre à la violence par le refus de violence, et même par une attitude bienveillante, parce que nous avons vocation à être des enfants de Dieu. Il s’agit d’une promesse : « votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut. » Jésus invite ceux qui le suivent, ses disciples, les croyants, nous-mêmes,  à un comportement et une disposition intérieure qui peuvent nous paraître dépasser  et nos forces et les simples règles de la vie en société. Cela dépasse en effet les dispositions des contrats. Nous ne passons de contrat ni avec Dieu ni avec notre frère. C’est un autre type de relation qui prévaut. Le contrat est prévu pour protéger en principe les droits de chacun. Ce que le Christ demande à ses disciples c’est de remplir son devoir envers son frère, le premier et le plus grand étant l’amour.

Accepter notre responsabilité dans le mal universel

Et nous-mêmes, comment pouvons-nous réagir, « nous les non-violents que nous croyons être » pour reprendre une expression de René Girard ? Il ajoute : « Pour échapper à la responsabilité de la violence, pensons-nous, il suffit de renoncer à l’initiative de celle-ci. » Mais nous sommes persuadés de ne jamais être à l’initiative de la violence. Personne ne veut jamais avoir commencé la guerre. « Même les plus violents croient toujours réagir à une violence qui vient d’autrui. Et les morales ordinaires nous rassurent et justifient nos nobles gémissements sur la violence universelle sans jamais suggérer que nous-mêmes, à notre modeste niveau, nous pourrions bien contribuer à l’universalité des phénomènes que nous déplorons. » René Girard rejoint ainsi saint Silouane que je citai tout-à-l’heure.  Ecoutons saint Silouane : « Les hommes ont habituellement une conception juridique de la justice. Ils rejettent comme injuste l’idée de faire endosser par quelqu’un la responsabilité de la faute d’autrui … Mais l’esprit de l’amour du Christ tient un autre langage. Selon l’esprit de cet amour, il n’est pas étrange, mais tout à fait naturel de partager la responsabilité de la faute de celui que nous aimons et même de la prendre entièrement sur nous. Nous devons assumer la faute d’autrui. … Chaque fois que nous refusons d’assumer notre responsabilité du mal universel, des actes de notre prochain, nous répétons le même péché (que celui d’Adam qui a refusé d’accepter sa responsabilité), et nous brisons l’unité de l’homme. » Nous voici revenus à notre point de départ : l’unité de l’homme, donnée par Dieu, et son caractère inviolable. A nous d’accepter notre responsabilité dans le mal universel et de commencer par traquer la violence qui est en nous, à démonter les murs que nous avons érigés et à démolir les barrières, soi-disant de protection, que nous avons placées entre nous et nos frères.

Père Daniel Bresson

Prêtre à la paroisse orthodoxe Saint-Irénée (Marseille)

dbresson@orange.fr

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