Le bon sens Leonardo Boff

Ce qui ressort le plus en Jésus, c’est le bon sens. Nous, nous disons de quelqu’un qu’il a du bon sens quand il a la parole juste, en chaque circonstance, le comportement adéquat et qu’à la volée, il saisit le point central de la question. Le bon sens est lié à l’expérience concrète de la vie. Il distingue l’essentiel du secondaire, il est capable de voir et de mettre chaque chose à sa place. Le bon sens est à l’opposé de l’exagération. C’est en cela que les fous et les génies, qui par de nombreux aspects se ressemblent, ici se différencient radicalement. Le génie exalte le bon sens, le fou minimise l’exagération.

Jésus, selon les témoignages des Évangiles, se révèle comme un génie du bon sens. Une sincérité sans équivalent traverse tout ce qu’il dit et fait. Dieu dans sa bonté, l’être humain dans sa fragilité, la société avec ses contradictions, la nature dans sa splendeur, apparaissent dans une immédiateté cristalline. Il ne fait pas de théologie. Il ne recourt pas à des principes moraux supérieurs, ne se perd pas dans une casuistique ennuyeuse et sans coeur. Ses paroles et ses attitudes mordent le concret à pleines dents et, là où la réalité saigne, il est conduit à prendre une décision, face à lui même et face à Dieu.

Ses monitions sont incisives et directes : “Réconcilie toi avec ton frère” (Mt 5,24) ; “ne jure pour aucune raison” (Mt 5,34) ; “ne résiste pas aux méchants et si quelqu’un te giffle la joue droite, tend lui l’autre aussi” (Mt 5,39) ; “quand tu fais l’aumône, que ta main droite ne sache pas ce que fait la gauche” (Mt 6,3)...

C’est ce bon sens qui a manqué à l’Église institutionnelle (papes, évêques, prêtres) et non pas à l’Église de la base, particulièrement sur les questions morales. En ces matières, l’Église-institution est sévére et implacable. Elle sacrifie les personnes, avec leurs douleurs, à des principes abstraits. Elle se maintient plus par le pouvoir que par la miséricorde. Les saints et les sages nous avertissent : là où régne le pouvoir, l’amour s’évanouit et la miséricorde disparait.

Comme le pape François est différent ! Il nous dit que la qualité principale de Dieu est la miséricorde. Il répéte souvent : “Soyez misericordieux comme l’est votre Père des cieux.” (Lc 6,36) Il explique ainsi le sens ethymologique de “miséricorde” : donner son coeur aux pauvres, à ceux qui souffrent. À l’Angelus du 6 avril 2014, il déclarait d’une voix altérée : “Remarquez bien qu’il n’existe aucune limite à la miséricorde divine offerte à tous.” Il demande à la foule de répéter, ensemble et avec lui : “Il n’existe aucune limite à la miséricorde divine offerte à tous.” Il fait une déclaration de théologien, rappellant la conception de Saint Thomas d’Aquin, qui, lorsqu’il se référe à la pratique, affirme que la miséricorde est la plus importante des vertus, car “il lui appartient de se consumer pour les autres et de les secourir dans leurs faiblesses”.

Empli de miséricorde devant les risques de l’épidémie de “zica”, il ouvre la possibilite de recourir aux contraceptifs, car il s’agit de sauver des vies : “Éviter la gestation n’est pas un mal absolu” a-t-il dit lors de son voyage au Mexique, au mois de février de cette année. Aux nouveaux cardinaux, il déclare clairement : “L’Église ne condamne pas pour toujours. Le châtiment de l’enfer, avec lequel elle tourmentait les fidèles n’est pas éternel. Dieu est un mystère d’inclusion, jamais d’exclusion. La miséricorde triomphe toujours.”

Cela signifie que nous devons interpréter les références à l’enfer dans la Bible, non pas de manière fondamentaliste, mais avec pédagogie, comme une des modalités parmi d’autres, capables de nous conduire à faire le bien. C’est logique, on n’entre pas dans la Trinité de n’importe quelle manière, nous passerons à travers l’action purificatrice de Dieu, jusqu’à faire irruption, purifés, dans la béatitude éternelle.

Voilà un message vraiment libérateur. Il est la confirmation de son exortation apostolique “La joie de l’Évangile”. Une telle joie est offerte à tous, aux non-chrétiens aussi, car c’est un chemin d’humanisation et de libération.

Leonardo Boff